Fuites
Théâtre
Les personnages :
Gillé von John, femme du peuple
Laurent l'Oranger, camarade syndiqué
Président Ploutos, roi de la République
Première Misonéiste, premier ministre
Nous devons parler à l'unisson, camarade
Sinon ce que nous rapporterons sera fade.
Notre bon pays, la Nécropole, s'éteint,
Elle a perdu ses valeurs, ses codes, son vin,
In vino veritas, in aqua sanitas,
Voilà deux breuvages absents de nos tasses.
La terre brûle, l'atmosphère s'appauvrit
Les taxes culminent, le peuple s'affaiblit.
En cette millième semaine de lutte,
Avançons main dans la main, provoquons leur chute.
Vous dites vrai. L'union seule pourra mater
Ce gouvernement composé de policiers,
Quand il ne s'agit pas d'ignobles criminels.
Tandis que les corps mutilés s'amoncellent
Aux pieds des occupants du Palais de la Mort,
Le moment est venu de réparer les torts.
Pas question de présenter des doléances
Ils devront se plier à nos exigences.
Au crépuscule nous fêterons la victoire,
Les feux de joie illumineront le grand soir.
Autant d'engouement de votre part me ravi
Mais avant de nous emporter, ma bonne amie,
Revoyons notre discours, notre politique.
Certes nous militons pour la fin de l'inique,
Nous souhaitons le meilleur pour la Nation
Que leur justesse reflète notre passion,
Cependant, il ne faut oublier la gageüre
Contractée devant la foule à un moment pur.
N'avons-nous pas juré...
Quel est cet affreux mot ?
Quand votre syndicat a épousé la cause ;
« Le fusil brandit jamais on ne le dépose !
» Nos cartouches sont la loi et l'État de droit,
» Ce en quoi les gouvernants n'ont jamais eu foi.
» Excommunions-les jusqu'au château de Vincenne,
» Renversons ces saligauds au fond de la Seine. »
De telles paroles ne sont point réfléchies
Tout au plus ce sont de bêtes entéléchies.
Vos chants font partie d'un burlesque théâtre,
Vous rognez sur le fond pour de simples deux-quatre.
C'est ce que vous avez chanté à cœur ouvert.
Pourtant en votre conduite je vois Luther :
À coup sûr protestant contre ce qu'il se trame,
Mais plus enclin à chercher le salut de l'âme.
Vous parliez de chute, qu'aviez-vous à l'esprit ?
Vos inverses desseins ne seront pas compris.
Comme cela nous serons deux, Gillé von John,
Prenez garde, en orange je vis, pas en jaune.
Vous pointez justement le problème, Laurent
Les grévistes se sont dits : « Qu'est-ce qu'il leur prend ?
» Le jaune est si déconsidéré comme teinte,
» Que son porteur doit être perçu avec crainte ?
» Dépeint tel un Judas Iscariot ? Nenni !
» Le jaune a moult saveurs : du sable au canari,
» En passant par le caca d'oie ou le topaze.
» Citron, mimosa, moutarde, en somme l'extase,
» Banane, ambre, blé ; autant qu'il en faut nommer,
» Si la noblesse est dorée, le peuple est chromé. »
Si cela vous amuse, la bonne aventure,
Si cela vous séduit plus que la conjoncture,
Voyez la divination ou les osselets.
Mais taisez-vous plutôt ; il s'ouvre le Palais.


N'oubliez pas l'argenterie,
Les Christofle et les Puiforcat,
En aucun cas les Jacqueries
Ne doivent toucher mon repas.
Les couverts me suivront, moi,
Qui sait les utiliser,
Qu'ils se servent de leurs doigts,
Décharnés ou boudinés.
Sous leur nez je m'en vais,
À court d'air, ce jour d'hui ;
Adieu mon Palais,
Il est vrai, je m'enfuis.
Ciel, quelle tristesse,
De tourner le dos.
La foule en liesse,
C'est sûr, veut ma peau.
Moi, Président,
Ami du riche
Moi, Président,
Tsar de l'artiche
Je conspue
Les miteux,
Ces troud'culs
De mes deux,
Voleurs
D'État,
Briseurs
De mât.
Aaaaaaaah.
Monsieur, vous devez cesser,
La délégation vient vous entretenir,
Que diront-ils à vous voir fuir ?
À vous voir empressé ?
Que m'importe pareils bégueules ?
La Nécropole court à sa perte ;
Et ils croient, ces veules,
Que par une seule porte ouverte
Ils obtiendront ce qu'ils veulent ?
Si l'entrée leur est offerte
Le butin ne sera qu'un linceul.
Absolument rien n'est perdu
Le pays est-il si méprisable
Que son chef le trouve invivable ?
Que je sois pendu !
Mes prédécesseurs et moi
Leur avons tout pris.
Contemplez leur émoi,
Si d'une chose ils sont épris,
C'est de me placer sur la croix ;
Attaché et rôti,
Bien haut qu'on me voit,
Flagellé tel un nervi.
Mais... l'État, la république
A pourtant un devoir :
Protéger ! non pas décevoir.
Rien n'est bucolique
Dans la tâche qui vous incombe ;
Vous pourriez y voir un fardeau,
Une charge qui pèse sur votre dos,
Que vos gestes creusent votre tombe ;
La pire chose à faire, c'est l'oubli.
Oublier ce qui nous guide : la morale.
Quel est ce mal ?
Un concept semblable aux complies :
Une idée que l'on se remémore,
Une abstraction devenue prière,
Une prière devenue chimère,
Autre dérobade du Palais de la Mort.
Ma pauvre, que vous êtes vieillotte.
Vous ressuscitez des préceptes surannés,
Attendez de nous une conduite de patriote,
Or vous savez que nous l'avons profané
Ce pays. Il est fort louable d'être dévote,
Au sein d'une cour d'athées, de condamnés,
De brandir la vertu, à l'instar d'un zélote,
Mais vos principes ne reflètent pas la réalité.
Nous avons vendu les champs et leurs ilotes,
Puis jeté aux Apothètes les restes dépouillés
De ce qui fut la fierté de nos compatriotes.
Je ne renierai jamais ma part de responsabilité,
Bien que j'use d'une myriade de litotes
Pour décrire la situation tant décriée.
Vu la gravité on ne parle pas d'anecdotes ;
Liberté, égalité, fraternité,
N'est plus qu'une étrange note
En bas de page ou un fronton archivé.
Attention : ce ne sont pas des remords que je chuchote,
Ce sont mes faits, ma vérité.
Vous vous limitez à votre doxa.
Il est cocasse que moi, première misonéiste,
Devienne votre Jean Baptiste.
Drôle de manière de me sauver de ces forçats,
Qui désirent purement que je rende gorge,
Le repos de l'âme avant tout jugement.
Je ris, je ris ! Vous consacrez un nouveau Saint George...
Soit, ouvrons-leur, accueillons nos gens,
Admirons comment ils soufflent leur forge.
(Gillé von John et Laurent l'Oranger s'avancent lentement à travers la grande salle)
Regardez comme ils sont mauvais.
S'il vous plaît, renoncez à vos injures.
Que voulez-vous ? Que je me parjure ?
Encore ? Je vous avertis, je m'en vais !
Que voulez-vous ? Que je vous excuse ?
Encore ? Je vous le dis, c'est agaçant.
Cessez ou je vous récuse.
Vos propos ne sont autres que glaçants
Car ils laissent penser à un 18 Brumaire.
Chercheriez-vous parmi eux mon remplaçant ?
Au contraire, je vous veux retentissant.
Ne le cachez pas, votre ton est amer.
Non : franc. Mais seulement pour vous rendre fier.
Pour vous redonner une posture de puissant,
Aujourd'hui, la devise est comme suit :
Légitime, redoutable et pugnace.
Aujourd'hui, ils bravent un président tenace
Et repartiront couverts de suie,
Enveloppés par la honte de leur revers.
Vous savez y faire, me voilà regonflé !
Qu'ils s'amènent les trouvères,
Les Black Blocs péroxydés !